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Adaptations (3/8) - L'énergie, entre perturbateurs et enjeux

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L’énergie constitue une autre ressource vitale de nos sociétés modernes, conditionnant le fonctionnement de l’ensemble des activités économiques, industrielles et sociales. Depuis plus d’un demi-siècle, nos modèles de développement sont régulièrement mis à l’épreuve par la quête d’un approvisionnement sûr, abordable et durable, face à des crises successives qui rappellent la fragilité de nos équilibres énergétiques. Aujourd’hui alors que se rajoutent nos ambitions de décarbonation et que la question de la souveraineté de nos territoires est encore davantage criante, l’approvisionnement en énergie et sa bonne gestion sont aussi un enjeu d’adaptation.

Les perturbateurs qui obligent à s’adapter

a) Le marché de l’énergie fortement affecté par les instabilités géopolitiques

Depuis une cinquantaine d’années, le marché de l’énergie est structurellement soumis à des chocs géopolitiques, du fait de la dépendance des pays européens — et de la France — aux énergies fossiles importées (pétrole, gaz). Ces importations — souvent issues de zones politiquement instables — exposent les pays dépendants aux fluctuations de l’offre, aux embargos ou sanctions, et aux ruptures d’approvisionnement.

Historiquement, les chocs pétroliers des années 1970 avaient déjà mis en évidence cette vulnérabilité, obligeant les économies industrialisées à intégrer la contrainte énergétique dans leur politique macroéconomique.

Plus récemment, l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a fortement secoué les marchés du gaz en Europe : la réduction des flux de gaz russe vers l’UE, les sanctions croisées, et la recherche rapide de fournisseurs alternatifs ont provoqué une très forte volatilité des prix du gaz, avec des pics spectaculaires de coûts pour les industriels et les consommateurs.

Ces épisodes montrent que même avec des mécanismes de marché (contrats à long terme, stockage, diversification), la structure même du marché énergétique reste vulnérable aux tensions géopolitiques.

Ainsi, l’instabilité géopolitique joue un rôle de « choc extérieur » permanent sur les prix de l’énergie, ce qui contraint les États et les entreprises à prévoir des marges de sécurité dans leurs stratégies (stocks stratégiques, diversification géographique, alliances diplomatiques, etc.) et rend complexe tout planification d’investissements.

b) La sortie des énergies fossiles et le risque de nouvelles dépendances

La transition vers un modèle énergétique fondé sur les énergies renouvelables et le nucléaire est souvent présentée comme un impératif et un chantier loin d’être achevé en France (où 60% de la consommation énergétique est d’origine fossile) comme partout ailleurs. On présente néanmoins déjà cette transition comme une voie de stabilisation des systèmes énergétique. Elle ne supprime pourtant pas entièrement le risque de dépendance : elle le déplace vers d’autres ressources critiques, notamment des matériaux rares et des minerais indispensables à la fabrication des technologies bas-carbone.

Les technologies renouvelables (éolien, solaire) et les batteries exigent des matériaux comme le lithium, le nickel, le cobalt, les terres rares, le cuivre, etc. La demande de ces matières premières critiques est appelée à fortement croître dans les décennies à venir.

Or, l’offre de ces métaux est géographiquement concentrée : par exemple, de nombreuses mines et entreprises extractives de terres rares ou de lithium sont situées hors d’Europe, et une partie du capital de ces sociétés appartient à des acteurs non européens. [1]

La France a d’ailleurs mis en place une stratégie de sécurisation des approvisionnements, concluant quinze partenariats stratégiques bilatéraux sur les minerais critiques (Canada, Australie, Chili, Maroc, etc.).[2]

Dans le même temps, l’Union européenne, avec le Critical Raw Materials Act, vise à renforcer la résilience de la chaîne de valeur des matériaux critiques : objectif de 10 % d’extraction dans l’UE, 40 % de transformation et 25 % de recyclage à l’horizon 2030.

Malgré cela, les risques de perturbations (pénuries, fluctuations de prix, verrouillages technologiques, tensions géopolitiques sur les chaînes d’approvisionnement) subsistent fortement dans les scénarios de transition et les acteurs économiques doivent se préparer à agir dans un environnement où les risques de choc sur les marchés de l’énergie restent durablement élevés.

c) Le développement important d’une production et d’une distribution d’énergie décarbonée, locale et souveraine

Troisième élément de contexte : la relance — ou le maintien — de la capacité industrielle en France implique une demande accrue d’énergie. Pour assurer une souveraineté énergétique dans ce contexte, il ne suffit pas d’augmenter la capacité de production d’électricité bas carbone : il faut aussi que cette production soit localisée, diversifiée, et maîtrisée.

C’est dans cette perspective que la Stratégie française pour l’énergie et le climat propose d’accélérer les déploiements d’énergies renouvelables (notamment doubler le rythme des projets de chaleur renouvelable) pour augmenter l’autonomie énergétique.

Parallèlement, le plan d’investissement de RTE (94 milliards d’euros jusqu’en 2040) est conçu pour moderniser, renforcer et adapter le réseau électrique dans un contexte de montée en charge du mix bas carbone et de résilience face au changement climatique.

La logique est claire : la souveraineté industrielle ne peut reposer sur une énergie importée ou centralisée, mais sur une énergie décarbonée, diversifiée et idéalement territorialisée.

d) L’exposition aux risques climatiques des infrastructures énergétiques

Enfin le dernier perturbateur majeur réside dans le fait que les systèmes énergétiques sont eux-mêmes soumis à des risques physiques liés au changement climatique.

Ces risques pèsent sur toutes les parties du système énergétique, à commencer par les réseaux de transport et de distribution.

Les infrastructures électriques (lignes aériennes, postes de transformation, câbles souterrains) sont fragilisées par des vagues de chaleur, des tempêtes, des inondations ou des épisodes de sécheresse. Le rapport « Risques climatiques, réseaux et interdépendances » de France Stratégie souligne la vulnérabilité croisée entre réseaux (électricité, transport, télécoms).[3]

Les équipements de production ne sont pas insensibles non plus aux effets du réchauffement climatique. La production (notamment nucléaire et hydroélectrique) dépend de l’eau pour le refroidissement. Or, les épisodes de sécheresse, les restrictions d’usage de l’eau, ou les températures élevées peuvent limiter ces capacités de production.

Par ailleurs, tous les éléments du système énergétique sont soumis à des risques secondaires qui affaiblissent la résilience.

Les centrales, transformateurs et équipements sensibles peuvent subir des dommages directs (inondations, tempêtes, canicules).

Les réseaux de transport (routes, voies ferrées) supportent aussi des lignes électriques proches : si une route est coupée ou endommagée, cela peut affecter la maintenance ou la remise en service du réseau électrique local. Le lien d’interdépendance entre réseaux est un facteur aggravant.

Enfin, l’augmentation attendue de la demande (climatisation, pompe à chaleur) en période de vagues de chaleur mais aussi l’évolution des usages (recharge de véhicules électriques) pèse fortement sur la capacité de distribution et d’équilibrage.

Les enjeux de l’adaptation

Face aux perturbateurs identifiés (risques géopolitiques, dépendances aux matériaux, enjeux climatiques), les États, les collectivités territoriales et les acteurs économiques doivent repenser leur stratégie énergétique. L’enjeu est de mettre en place des amortisseurs à même de minimiser les incertitudes liées aux approvisionnements — volatilité des prix, risques de coupures — tout en assurant une transition vers un modèle durable écologiquement et économiquement.

a) Sécuriser l’approvisionnement pour garantir un accès continu à l’énergie

Assurer une fourniture stable d’énergie, même en contexte de crises, est un défi central. Il s’agit à la fois de protéger contre les ruptures d’approvisionnement et de garantir la résilience du système énergétique.

Cette sécurisation se pense à l’échelle nationale et supranationale (adéquation des capacités, sûreté du réseau, diversification des sources, stockages et interconnections…), elle impose notamment de renforcer la résilience des équipements de production et de distribution existants, et d’investir dans de nouvelles capacités adaptées aux besoins dans une planification énergétique de moyen terme.

Mais c’est aussi un enjeu de politique territoriale ou les collectivités et les acteurs économiques peuvent s’engager dans une meilleure exploitation des ressources renouvelables locales et la consolidation des infrastructures comme les réseaux de distribution d’électricité, de gaz ou de chaleur.

b) Définir le bon mix énergétique dans une planification territoriale

Pour renforcer la résilience du système énergétique face aux crises, il est important de penser le bon usage des technologies les plus pertinentes. Chaque territoire a ses atouts (ressources naturelles, densité, usages énergétiques) sur lesquels il est possible de construire une stratégie énergétique territoriale.

Le concept de programmation énergétique territoriale (ou planification énergétique locale) propose de calibrer les capacités renouvelables, les unités de production décentralisées, les réseaux de chaleur, le stockage, selon les usages du territoire (résidentiel, tertiaire, industriel).

Une planification territoriale bien conçue veille à éviter les surcapacités inutiles, à optimiser l’équilibrage production-consommation locale, à minimiser les pertes, et à intégrer la flexibilité (stockage, pilotage, interconnexions) pour absorber l’intermittence des renouvelables.

c) Transformer les usages vers des énergies décarbonées, sans créer de nouvelles dépendances

L’électrification des usages (véhicules électriques, pompes à chaleur, électrolyseurs pour hydrogène) est un levier majeur de transformation vers des énergies décarbonées permettant de réduire la dépendance aux énergies fossiles.

Il faut néanmoins veiller à diversifier les technologies, éviter l’« hyper-dépendance » à une seule filière ou à un seul matériau (par exemple trop miser sur les batteries lithium sans alternative).

Il s’agit de privilégier les technologies à forte efficacité énergétique, modulaires et adaptables, pour ne pas verrouiller des choix coûteux à long terme.

On peut encourager des filières locales de production d’énergie (biomasse locale, géothermie, chaleur fatale) pour substituer des usages fossiles sans dépendre d’importations critiques.

Le cadrage réglementaire (normes, incitations fiscales, soutien à l’innovation) doit encourager les usages décarbonés tout en imposant des garde-fous pour éviter les externalités négatives.

d) Maîtriser et piloter la consommation : flexibilité, stockage, sobriété

Adapter la demande est aussi important que jouer sur l’offre. Il faut piloter les usages, inciter à la sobriété, intégrer des capacités de flexibilité et de stockage.

Le concept de flexibilité énergétique recouvre des leviers comme l’effacement de consommation (réduire la demande en période critique), le pilotage temps réel, et la priorisation des usages selon la criticité.

Le stockage (batteries, hydrogène, stockage thermique) est essentiel pour modérer l’impact des fluctuations de production renouvelable et lisser la demande.

Le pilotage intelligent de la consommation (monitoring temps réel, compteurs intelligents, objets connectés) permet d’aligner les usages sur les périodes de production favorable ou les signaux réseaux.

[1]Matières premières critiques : dépendances et vulnérabilités de l’UE ; Publication de la Banque de France, octobre 2023

[2]Sécurisation de nos approvisionnements en métaux critiques – Communiqué de presse Direction générale des entreprises – septembre 2025

[3]Risques climatiques, réseaux et interdépendances : le temps d'agir ; Note d’analyse du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, mai 2022 _